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Ne pas confondre véganisme et antispécisme

    Lancer des pierres dans les vitrines des boucheries, des poissonneries et des crèmeries n’a rien de végane, pas plus que d’incendier les caisses d’un zoo. La confusion doit être dissipée* : les revendications qui accompagnent ces dégradations sont antispécistes.

    Véganisme (1944)

    Le véganisme est une consommaction qui consiste à vivre sans exploiter les animaux. Court-circuiter les intermédiaires animaux réduit le nombre de producteurs primaires indirectement tués pour l’alimentation humaine. Cela permet donc de tuer moins d’animaux, moins d’organismes vivants – tous règnes confondus – et de ne participer à aucune des souffrances pouvant être infligées aux animaux lors de leur exploitation (espèce humaine comprise, lorsque le consentement éclairé ne peut avoir été obtenu).

    Vivre cette compassion au quotidien est devenu possible grâce à une découverte scientifique. Le véganisme est une technique d’expression de la compassion humaine.

    La vitamine B12 est le seul nutriment dont les besoins ne peuvent pas être satisfaits par les aliments végétaux. Qu’on se la procure au travers des produits d’origine animale, des produits enrichis ou des compléments alimentaires, toute B12 provient des micro-organismes (bactéries ou archées). Leur culture en cuve étant maîtrisée depuis le 12 décembre 1947, les intermédiaires animaux ne sont techniquement plus nécessaires.

    La complémentation en B12 de culture est une technique nutritionnelle qui permet aux personnes d’exprimer toute la compassion dont elles sont capables, pour vivre en accord avec leur conscience et aider nos sociétés à se pacifier.

    Pour que le véganisme se développe, la vitamine B12 doit devenir un sujet de culture générale. La transmission de ces informations est vitale pour les véganes comme pour les personnes en chemin, et plus particulièrement celles qui réduisent significativement leur consommation de produits d’origine animale en variété, en quantité et en fréquence. Pour cette raison, nous mettons des documents grand public à disposition, et d’autres plus techniques pour aider les professions de santé à suivre leur patientèle végane. Nous organisons également un travail bénévole de prévention quotidien pour aider les personnes à se protéger.

    À l’échelle individuelle, le véganisme est une consommaction compassionnelle rendue possible par un progrès technique nutritionnel. Collectivement, le véganisme crée une demande de produits substitutifs, à laquelle les entreprises répondent pour satisfaire la plus grande clientèle possible et anticiper les tendances du marché concurrentiel. Des gammes véganes sont d’ores et déjà proposées par des marques connues de charcuterie, de cosmétiques et même de cirque, pour ne citer que quelques exemples.

    Les véganes ne représentent actuellement que 0,1 % des populations en France. Mais ce petit nombre fait exister et se développer la demande. En 2010, Paris ne comptait qu’un seul restaurant végétalien. Aujourd’hui, plus d’une trentaine sont en concurrence. Beaucoup de villes de province abritent déjà des offres véganes : Arras, Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille, Montpellier, Orléans, Strasbourg ou Toulouse par exemple (pour localiser les offres véganes en France et dans le monde, utilisez HappyCow).

    Les supermarchés proposent de plus en plus de produits véganes, eux aussi, parce que les véganes les réclament et les obtiennent. Les personnes qui les achètent ne sont pas toujours véganes, certes, mais ces achats encouragent les entreprises à poursuivre la véganisation de leurs gammes. Cette transition a commencé dans l’indifférence des populations conventionnelles, parce que cela ne change rien à leurs habitudes et que personne n’éprouve le besoin que des animaux soient tués.

    À l’exception des filières qui n’anticipent pas encore le mouvement, tout le monde y trouve son compte. Au fur et à mesure de la progression de la consommaction végane, la demande pour les produits d’élevage diminue. Les entreprises concernées ont donc besoin de s’adapter aux changements du marché pour survivre. Le développement d’activités agricoles permettant de répondre à ces défis devrait donc faire partie de leurs objectifs. La même remarque s’applique aux loisirs de chasse, de rodéo ou encore de tauromachie auxquels peuvent se substituer des activités sportives sans animaux. Tout peut être adapté.

    La diminution de la demande pour les produits d’élevage se projette à l’horizon zéro dans une transition de civilisation végane. Les lignées animales domestiquées les plus productives ont été trop lourdement modifiées pour survivre à l’état naturel. Leur reproduction est programmée et dirigée. Elles représentent la majorité des 2,8 millions d’animaux abattus chaque jour en France. Leur extinction progressive peut profiter à leurs lignées sauvages équivalentes, par l’extension des surfaces dédiées aux habitats naturels : 100 % des pâturages français sont artificiels, tandis que les fourrages et cultures d’alimentation animale deviendraient obsolètes. Environ la moitié des terres cultivées en France comme en Europe septentrionale pourraient potentiellement retourner à l’état sauvage (Toni Meier, Olaf Christen, Environmental Impacts of Dietary Recommendations and Dietary Styles: Germany As an Example, 2013, graphique n° 1).

    Mais avant que les politiques publiques ne puissent être ajustées avec l’appui des populations générales, les données nutritionnelles doivent être suffisantes pour démontrer l’entière innocuité du véganisme sur l’espèce humaine. Nous disposons d’un bon début, indiquant que la longévité en bonne santé des véganes est normale. Le niveau de garantie qu’exige l’obtention d’un consensus réclame toutefois plus d’études comparatives. L’obtention de ces preuves reproductibles est la condition prérequise au changement raisonné des stratégies de production alimentaire locale et mondiale.

    Refuser de consommer les produits d’origine animale en public montre l’exemple ; le faire en toutes circonstances permet de participer aux grandes études nutritionnelles qui changent le monde, elles. L’impact individuel peut donc être mondial si l’on participe aux études nutritionnelles.

    Chaque végane compte

    Seules les personnes véganes sont en mesure de démontrer que l’humanité peut faire l’économie de l’élevage. En France, les véganes qui souhaitent aider peuvent participer à l’étude Nutrinet-santé. L’impact individuel de chaque végane qui participe à ces études est mondial, car les publications scientifiques sont référencées sur des réseaux spécialisés (comme Pubmed par exemple) et leurs résultats sont publiés en anglais (exemple de 2016, exemple de 2017). On remarque souvent un manque de B12 chez les véganes (faute de complémentation suffisante), mais l’adéquation nutritionnelle est reconnue comme possible, ce qui est suffisant pour construire l’avenir.

    L’absence totale de compassion est rare chez l’espèce humaine. La cultiver collectivement demande aux personnes qui le souhaitent de montrer l’exemple, celui d’une humanité qui apprend chaque jour à mieux vivre ensemble dans l’intérêt général. La transmission des informations vitales sur la B12 fait partie du processus de transition des sociétés, au même titre qu’une information précise sur les animaux et sur les autres règnes. En transmettant des informations exactes sans prosélytisme, les véganes s’inscrivent dans la tradition éducative qui construit la culture générale.

    La voie normale consiste à fournir les données aux populations et aux institutions tout à la fois. Ces processus éducatifs augmentent le nombre des véganes, parce que la compassion est une capacité répandue. L’augmentation des populations véganes augmente mécaniquement leurs chances d’être représentées dans les assemblées politiques, pour voter un consensus sur l’interdiction de l’exploitation animale. Cela prend du temps, certes, mais ce processus de transition est construit, recevable et réaliste. Il repose sur l’action responsable des véganes, qui doivent produire et transmettre des informations vérifiables.

    Malheureusement, l’attention est monopolisée par la dégradation des vitrines de boucheries, de poissonneries, de crèmeries, par l’incendie des caisses d’un zoo ou encore par la manifestation de joie lorsqu’un boucher décède dans un attentat (sanctionnée par un tribunal). Pour l’interview TF1 ci-contre, tous les éléments éducatifs transmis lors de l’enregistrement ont été coupés, parce que seules les personnes choisissant de commettre des actes illégaux faisaient alors l’actualité.

    Ces actions directes atteignent les grands médias et gagnent parfois quelques soutiens sur les réseaux sociaux, dont les plus irresponsables appellent ouvertement à infliger des sévices corporels tels que « découper les bouchers au couteau » ou leur « tirer une balle ». Ce fanatisme minoritaire renforce l’image totalitaire de l’animaliste misanthrope, cultivée depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours dans les œuvres de fiction (exemple ci-contre), jusqu’à ce qu’Hitler lui donne probablement une triste réalité (lequel semble effectivement avoir été végétarien vers la toute fin de sa vie, mais pas végane, voir la note ** de l’article « Deuxième tour des présidentielles 2017 »).

    La Fédération végane est ni modérée, ni extrémiste : la Fédération végane est seulement végane. Cela lui a été reproché par des personnes qui pensent être investies d’une mission de justice supérieure, laquelle commanderait d’agir illégalement si nécessaire. La consommaction végane compassionnelle ne peut pas justifier cette position.

    Les individus et les groupes animalistes qui agissent dans l’illégalité revendiquent ouvertement l’antispécisme. Leurs tags, leurs porte-parole et leurs textes l’indiquent très clairement. Leurs projets médiatiques sont politiquement calqués sur l’Action directe et font feu de tout bois. Cette forme de lutte fait également des victimes parmi les commerces véganes, jugés élitistes ou bobos (voir ci-contre).

    Contrairement aux apparences, l’antispécisme joue sur un tout autre registre que le véganisme. Ses méthodes et ses objectifs peuvent même être antagonistes. Dissipons la confusion.

    Antispécisme (1970)

    Les dégradations matérielles s’accompagnent généralement de revendications à l’encontre du « spécisme ». C’est écrit sur les murs, les vitrines ou dans les textes de revendication par exemple. Les rares reportages sur les responsables des dégradations le confirment.

    Le spécisme est l’hypothèse selon laquelle l’humanité discrimine les autres animaux « parce qu’ils appartiennent à une espèce différente de la nôtre ». Contrairement aux luttes antiraciste ou antisexiste, qui consistent à tendre vers l’éradication définitive d’une discrimination, l’antispécisme substitue un critère de discrimination (appartenance à une espèce différente) par un autre critère de discrimination (absence ou présence d’une capacité de sentience). Mais avant d’analyser ces éléments, attardons-nous sur la naissance de l’idéologie antispéciste.

    Ainsi que l’explique son auteur (Richard Ryder), la théorie antispéciste a été inventée pour agir à l’échelon politique en faveur de ce qu’on appelle désormais le bien-être animal, parce que le véganisme lui paraissait impossible à développer :

    « Lorsque j’ai commencé à militer dans les années 70, beaucoup de gens évitaient tout ce qui touchait au véganisme ou au végétarisme parce que cela semblait tellement extrême et tellement tiré par les cheveux ! Et puis c’était très difficile – ou relativement difficile – à l’époque d’être végane. Bref, beaucoup d’entre nous pensaient que nous ne parviendrions pas à faire valoir un tel point de vue, et, de toute façon, que cela ne pouvait bénéficier qu’aux quelques animaux que nous ne mangerions pas, pendant que des millions d’autres continueraient de souffrir.

    Nous avions donc besoin de nous investir dans quelque chose de plus tangible, d’efficace, comme la politique. C’est pourquoi nous avons mis véganisme et végétarisme au placard, et choisi de différer […]. Nous avons négligé l’approche d’un changement par le véganisme et par le végétarisme parce que cela nous semblait beaucoup trop difficile » (extrait vidéo ci-dessus : Richard Ryder, enregistrement Facebook de la conférence du samedi 23 juin 2018 à l’Université d’East Anglia intitulée « Animal Advocacy in the Age of Laudato Si’ », à partir de 15 h 30 ; la vidéo complète est disponible elle aussi).

    Richard Ryder dépeint une image fausse du véganisme des années 70. Au Royaume-Uni, à l’époque où Ryder inventait l’antispécisme, la Vegan Society était dirigée par un hématologue (Dr Frey Ellis) dont l’approche visait la normalisation sociale du véganisme (reportage BBC de 1976 ci-contre).

    Ces personnes puis d’autres ont opiniâtrement développé le véganisme d’une manière rationnelle, en participant à des études nutritionnelles et en transmettant les informations nécessaires. C’est à elles que nous devons les développements actuels, car ce sont les premières à avoir fourni des éléments de preuve concernant l’innocuité des alimentations végétales chez l’espèce humaine.

    Frank Wokes (pharmacien végane) avait publié des données démontrant que les apports alimentaires en vitamine B12 étaient absolument nécessaires chez l’espèce humaine dès 1955. Cela n’a cessé d’être confirmé depuis :

    La fabrication de vitamine B12 a débuté à la date de sa découverte, le 12 décembre 1947. Les premiers échantillons étaient préparés pour des raisons principalement thérapeutiques, mais les spécialités pharmaceutiques industrielles sont rapidement devenues accessibles. L’une d’entre elles, végétalienne et non testée, était déjà mise en vente en France au mois de janvier 1955, tandis que des laits infantiles ont commencé à être enrichis, ainsi que des substituts de viande (à l’étranger), à la même époque. Richard Ryder ne peut donc pas dire qu’être végane aurait été difficile pour des raisons purement nutritionnelles en 1970.

    La difficulté à trouver des options véganes dans le commerce et les restaurants n’explique pas que Richard Ryder ait choisi de négliger le développement du véganisme en 1970, car l’offre végane a considérablement grandi depuis, alors que Richard Ryder n’est toujours pas végane (lire la note n° 2 de l’article « Spécisme, antispécisme et carnisme ! »). Dans ces conditions, militer en faveur du véganisme aurait effectivement été une imposture. C’est l’explication la plus convaincante quant au choix « militant » de Richard Ryder. Cela explique aussi probablement pourquoi il a développé une idéologie qui ne mène théoriquement pas au véganisme.

    Minimiser la portée du développement du véganisme au profit d’une action politique dite de bien-être animal est une stratégie d’encadrement des conditions d’élevage, de transport et d’abattage des animaux. Cela engendre maintes expérimentations animales évaluant l’étendue des souffrances et de tous leurs éventuels remèdes à l’exception d’un seul : le véganisme. L’antispécisme a été conçu dans ce cadre et dans l’idée que le véganisme ne serait probablement jamais une réalité.

    L’idée que les animaux auraient été discriminés (mangés, par exemple) en vertu de leur appartenance à une autre espèce est contestable pour de nombreuses raisons, à commencer par les données issues des sciences de la nutrition. Faute d’apport en vitamine B12, l’espèce humaine serait éradiquée au terme d’une seule génération : les personnes adultes carencées finissent exsangues, démentes et paralysées, tandis que les bébés meurent dans les deux ans. Jusqu’à la découverte de la vitamine B12, fin 1947, et de ses méthodes de culture bactérienne, l’humanité n’avait donc pas d’autre option que de consommer des produits d’origine animale pour survivre. C’était leur seule source de vitamine B12.

    La revendication spéciste d’un droit à discriminer les animaux « parce qu’ils appartiennent à une espèce différente » ne pourrait être authentique qu’à condition que les personnes qui la formulent soient dégagées de toute nécessité vitale les obligeant à consommer des produits d’origine animale. Dans le cas contraire, la revendication d’un tel droit se confondrait avec celui de vivre.

    Malgré la démonstration d’excellentes bases nutritionnelles, la possibilité technique de vivre sans exploiter les animaux est encore trop récente dans l’histoire de l’humanité et des sciences nutritionnelles pour que les garanties du végétalisme à l’échelle des populations mondiales puissent faire consensus. Les véganes qui participent aux études nutritionnelles sont bien trop rares, pardonnez-nous de le répéter. En d’autres termes, l’existence du spécisme ne pourra être confirmée que lorsque le véganisme sera pleinement reconnu comme étant parfaitement fiable par l’ensemble des institutions de santé.

    Parler de spécisme est prématuré, car les personnes qui consomment des produits d’origine animale ne font que reproduire l’héritage des habitudes alimentaires ayant permis à l’humanité de survivre pendant plusieurs centaines de milliers d’années. Bien que la domestication des animaux se soit progressivement diversifiée au-delà des besoins nutritionnels directs, la capture et l’élevage d’animaux dits de compagnie relèvent davantage d’une sélection d’aptitudes pouvant répondre aux autres besoins de l’espèce humaine que d’un favoritisme discriminatoire en fonction de l’appartenance à une espèce. C’est avant tout une source de revenus (vitaux) pour les personnes qui les vendent ou qui vendent les fournitures et les soins spécialisés. Celles qui financent ce marché (plusieurs milliards d’euros par an en France) utilisent les animaux pour satisfaire des besoins esthétiques, cumulatifs (collections), thérapeutiques, affectifs, voire relationnels et substitutifs, distractifs, éducatifs, etc.

    Toutes les sortes d’animaux peuvent remplir diverses fonctions et/ou être mangées selon les besoins et les circonstances (voir menu ci-contre), de même pour les animaux utilisés dans les zoos, les spectacles de cirque et de delphinarium. Une espèce peut paraître favorisée par rapport à une autre, comme les chiens de canapé vis-à-vis des poules pondeuses. Pourtant, tous ces animaux naissent dans la servitude au terme d’une reproduction dirigée qui, menée depuis des millénaires, appauvrit leur génome. Les moins mal lotis en apparence mènent – dans le meilleur des cas – une existence faite d’ennui lorsqu’ils ne sont pas maltraités, abandonnés par dizaines de milliers chaque année sur la route des vacances, obligés de courir ou de combattre, ou tués par des balles perdues à la chasse. En d’autres termes, les soins prodigués aux braves chiens de canapé doivent être pondérés par les souffrances que la domestication inflige à leurs congénères et par la dégradation de leur génome de loup (tous les chiens proviennent du loup gris).

    Quand bien même nous accepterions de croire prématurément dans l’existence du spécisme, les contre-propositions antispécistes seraient également contestables. L’ensemble des textes théorisant l’antispécisme proposent effectivement d’appliquer un autre critère de discrimination (que l’appartenance à une espèce différente) pour déterminer quels organismes vivants doivent être épargnés ou pas.

    Quelques différences peuvent être observées d’un texte à l’autre, mais le consensus qui se dégage de la théorie antispéciste est que la capacité de sentience chez un organisme vivant devrait nous conduire à lui accorder des droits. La théorie développée est que ce qui nous confère une protection légale découle moins de notre capacité à élire des personnes députées qui votent des lois afin que nous puissions les faire valoir pour défendre nos intérêts propres (agents moraux) que d’avoir des intérêts propres tout simplement (patients moraux). Les animaux qui éprouvent une expérience subjective de la vie (sentience), comme la souffrance ou le plaisir, ne peuvent pas agir en justice, mais possèdent des intérêts propres, selon la théorie antispéciste.

    Selon ce système de discrimination, les organismes dépourvus de sentience ne peuvent pas percevoir d’intérêts, parce qu’ils n’ont pas conscience d’eux-mêmes. Cette absence de conscience nous dégagerait de toute obligation à leur égard. Selon ce modèle, les bactéries, les archées, les champignons, les algues et les plantes sont considérées comme n’ayant aucun intérêt à vivre :

    « Si un être n’est pas capable de souffrir, ni de ressentir le plaisir, il n’y a rien à prendre en compte » (Peter Singer, La Libération animale, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2012, p. 318 ; l’édition originale de 1975 est anglophone).

    Pour les animaux, cela dépend de leur capacité à souffrir ou à éprouver une conscience d’eux-mêmes :

    « lorsque les animaux mènent une vie agréable, qu’ils sont tués sans douleur, que leur mort n’est pas cause de souffrance pour d’autres animaux, et que la mort d’un animal rend possible son remplacement par un autre qui autrement n’aurait pas vécu, le fait de tuer des animaux dépourvus de conscience de soi peut ne pas être mal » (Peter Singer, La Libération animale, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2012, p. 401-402 ; l’édition originale de 1975 est anglophone).

    Quelques variantes existent entre les différents textes. Par exemple, chez Singer, l’expérimentation animale pourrait éventuellement être admissible à condition qu’elle permette de sauver des vies humaines, ce à quoi Regan s’oppose en vertu d’une position plus déontologique :

    « Les individus sont les protagonistes d’une vie s’ils :

    • sont capables de percevoir et de se souvenir ;
    • ont des croyances, des désirs et des préférences ;
    • sont capables d’agir intentionnellement afin de poursuivre leurs désirs ou leurs buts ;
    • sont sentients et ont une vie émotionnelle ;
    • ont une perception du futur, dont leur futur propre ;
    • ont une identité psychophysique sur la durée ;
    • font l’expérience d’un bien-être propre qui, d’un point de vue logique, est indépendant de leur utilité pour les autres et de l’intérêt des autres.

    Ces critères constituent une condition suffisante pour accorder une valeur propre, intelligible et qui n’est pas arbitraire […]. Du strict point de vue de la justice, donc, nous avons l’obligation de faire preuve d’un respect égal à l’endroit de ces individus qui ont une valeur propre égale, qu’ils soient agents ou patients moraux et, dans le dernier cas, qu’ils soient humains ou animaux. Cette égalité est due à chacun. L’injustice survient lorsque nous traitons ceux qui possèdent une telle valeur d’une façon qui manque d’afficher le respect dû (par exemple, en les traitant comme si leur valeur était réductible à la seule utilité qu’ils ont pour les autres) » (Tom Regan, The Case for Animal Rights, University of California, 1983, p. 264).

    Les conditions d’accès au droit à vivre et à ne pas souffrir, aussi complexes puissent-elles paraître, se rejoignent sur un point, la sentience :

    « Des philosophes tels que Tom Regan et Peter Singer ont démontré de manière convaincante qu’il ne pouvait pas y avoir de justification morale à ce que Richard Ryder a appelé le spécisme ni à la détermination de l’accès à la communauté des égaux d’après la simple appartenance aux espèces. La détermination d’autres critères que l’appartenance à une espèce pour accéder à la communauté des égaux est présentée comme un repoussoir par beaucoup de gens s’opposant à l’attaque du spécisme, parce qu’elle serait impossible. Bien que cette position ne me convainque pas et que je croie qu’un point de vue moral cohérent induise que nous choisissions la sentience comme critère (ce qui se traduirait par l’inclusion d’un large éventail de créatures dans la communauté des égaux), je reconnais malgré tout qu’il serait difficile d’accuser une personne d’irrationalité parce qu’elle ne serait pas d’accord sur ce seul point de vue personnel » (Gary L. Francione, « Personhood, Property and Legal Competence », dans The Great Ape Project, New York, 1993, p. 248-257).

    Aussi difficiles les textes philosophiques antispécistes puissent-ils paraître à lire, leur intention est compréhensible : ils tentent désespérément de construire une théorie destinée à protéger juridiquement les animaux dont la sentience serait démontrée ou démontrable. Imaginons que la sentience animale fasse l’objet d’un consensus scientifique (ce qui est loin d’être le cas) et que nous disposions d’outils pour évaluer son amplitude au sein des espèces, les personnes qui souhaiteraient exploiter les animaux non sentients pourraient réclamer des expérimentations animales pour trier les quelque 6 millions d’espèces existantes.

    Lorsqu’une personne rappelle indélicatement que tuer des animaux n’est peut-être pas différent de tuer des plantes, les réponses antispécistes consistent à expliquer que les plantes ne possèdent pas de système nerveux et qu’elles ne peuvent donc pas avoir conscience d’elles-mêmes. Mais ce point de vue est plus philosophique que scientifique, car la conscience est un phénomène intime bien caché qui, modélisé de la manière la moins erronée possible (théorie de l’intégration de l’information), semble pouvoir être partagé par l’ensemble des organismes vivants. La seule différence serait une différence de degré.

    Mais revenons à l’idée que les organismes sentients seraient des patients moraux, car cela pourrait effectivement conduire à considérer qu’on leur devrait une obligation de protection et d’assistance. C’est le point de vue que soutiennent volontiers les personnes qui promeuvent l’action directe.

    Investies du glaive d’une justice qu’elles estiment supérieure, ces personnes infligent aux entreprises exploitant les animaux des préjudices qui sont justifiés à leurs yeux, parce qu’elles ont l’obligation de venir en aide aux patients moraux que sont les animaux sentients (par n’importe quel moyen et à n’importe quel prix, quitte à balayer les quelque milliers d’années d’apprentissage du vivre ensemble). Cette idéologie a conduit ses adeptes les plus fantaisistes à imaginer que l’espèce humaine pourrait avoir la charge de réduire les souffrances des animaux sauvages et à élaborer des propositions telles que la suppression (ou la reprogrammation génétique) des prédateurs, la raréfaction de la vie sauvage (en attendant de pouvoir l’éliminer), voire l’annihilation de toute vie sur Terre…

    Ces longues explications devraient permettre de comprendre que la théorie antispéciste est naturellement invoquée lors des actions directes, plutôt que le véganisme. Cette différence n’est pas encore bien comprise du grand public, parce que personne ne prend la peine de l’expliquer en détail. Nous espérons que ce long texte aide à dissiper la confusion.

    La Fédération végane n’est pas antispéciste

    Cela peut surprendre les personnes qui n’ont pas lu les textes tentant de construire la théorie antispéciste, mais celles qui en appliquent l’idéologie de manière littérale et consciencieuse consomment des animaux lorsqu’elles en apprécient le goût (exemple ci-contre). C’est logique, car le critère de discrimination positive (sentience) ne peut pas être démontré chez la plupart des espèces animales.

    La plupart des espèces n’ont pas encore été décrites. Nous ne disposons donc que d’estimations, mais la part des vertébrés (1 % des espèces animales) est relativement faible comparativement à celle des invertébrés (respectivement 80 500 contre 6 755 830 d’espèces dans A. D. Chapman, Numbers of Living Species in Australia and the World, 2e édition, septembre 2009). Or, environ 90 % des espèces invertébrées sont des insectes, lesquels n’ont jamais été démontrés comme étant capables d’éprouver des souffrances ni des plaisirs. À ce sujet, la simple observation reste invoquée quant à l’incapacité des insectes à éprouver la douleur :

    « les insectes continuent leurs activités normales après de graves blessures. Un insecte qui marche avec un tarse écrasé (partie inférieure de la jambe) continue de l’appuyer au sol avec la même force […]. Une sauterelle continue de se nourrir quand une mante religieuse est en train de la dévorer » (Comité sénatorial permanent des affaires juridiques et constitutionnelles, Les invertébrés souffrent-ils ?).

    En Asie, le chiffrage de la consommation d’insectes pourrait atteindre des sommes astronomiques en nombre d’individus. Mais, contrairement aux apparences, les insectes sont très consommés en Europe, plutôt sous des formes discrètes telles que les colorants ou les agents d’enrobage. Un marché émergent fait toutefois son apparition en Europe pour la consommation de criquets et de sauterelles, par exemple. L’absence de démonstration de la souffrance ne se limite pas qu’à questionner la consommation d’insectes, mais également celle de moules, de palourdes, d’huîtres ou d’œufs de poules de réforme (un classique antispéciste).

    L’idéologie antispéciste n’interdit pas la consommation de la plupart des espèces animales en nombre, ce qui n’est ni végane, ni même végétarien. Un principe de précaution à l’endroit de tous les animaux est parfois invoqué dans l’espoir de concilier la théorie antispéciste avec le véganisme, mais cela n’est pas suffisant pour étayer le système légal auquel l’antispécisme prétend : une personne qui consommerait des moules, des huîtres ou des insectes (dont la sentience n’a jamais été démontrée) ne pourrait faire l’objet d’aucune sanction, faute de preuve. Le principe de précaution ne serait pas opposable, d’autant que les seuls modèles recevables mesurant la conscience en accorderaient aux plantes (théorie de l’intégration de l’information).

    La Fédération végane n’est pas antispéciste et suggère à toute personne qui souhaite développer le véganisme de ne pas promouvoir l’antispécisme.

    Le développement du véganisme est un processus qui paraît bien lent, compte tenu du milliard de naissances et de morts programmées annuellement pour les animaux terrestres en France. Les reportages qui exposent leurs pires souffrances rendent cette attente encore plus difficilement supportable. Multiplier ce cauchemar par un milliard d’animaux contribue certainement à radicaliser les personnes en état de choc. Environ 260 millions d’animaux d’élevage sont présents en permanence sur le sol français (ONUAA pour 2016) :

    • ânes : 12 159 ;
    • vaches : 19 325 515 ;
    • poulets : 167 413 000 ;
    • canards : 24 534 000 ;
    • oies et pintades : 369 000 ;
    • chèvres : 1 234 184 ;
    • chevaux : 379 554 ;
    • mules : 27 915 ;
    • pigeons et autres oiseaux : 1 752 000 ;
    • cochons : 12 709 379 ;
    • lapins et lièvres : 761 000 ;
    • moutons : 7 003 559 ;
    • dindes : 20 582 000 ;
    • TOTAL : 256 103 265.

    C’est un stock permanent qui permet un roulement de naissances et d’abattages atteignant plus d’un milliard d’animaux à l’année (ONUAA pour 2016) :

    • bovins : 4 708 926 ;
    • canards : 69 917 000 ;
    • caprins : 1 128 645 ;
    • chevaux : 14 266 ;
    • dindes : 52 245 000 ;
    • lapins et lièvres : 33 247 000 ;
    • autres (non précisés) : 93 292 ;
    • oies : 494 000 ;
    • ovins : 5 681 218 ;
    • pigeons et autres volailles : 3 812 000 ;
    • porcins : 24 138 654 ;
    • volailles : 836 646 000 ;
    • TOTAL : 1 032 126 001.

    Présentée comme une revendication politique, l’idéologie antispéciste peut donner l’impression de légitimer l’action directe, d’autant que la Chambre des députés se montre régulièrement inflexible à l’endroit de la souffrance animale, voire totalitaire, lorsqu’elle vote l’interdiction du terme steak pour les substituts végétaux, etc. Mais les actions choc ne favorisent pas la visibilité des démarches d’intérêt général. Au contraire, elles caractérisent le fanatisme idéologique.

    Attiser la haine est chose facile, mais rappelons que seul le travail d’information étayé aide réellement les personnes (qui financent encore les filières animales par l’achat des produits qui en sont issus) à faire des choix de consommation plus éclairés (même parmi les personnes qui travaillent dans les filières animales), ainsi que nous le rappelions lorsque la Fédération française de boucherie implorait une protection policière.

    Le véganisme n’est contre personne. Au contraire, la compassion est pour tout le monde.

    —————

    *Quelques définitions :

    • Véganisme : recherche et mise en œuvre des techniques permettant de vivre sans exploiter les animaux (espèce humaine comprise, lorsque le consentement éclairé ne peut pas être obtenu).
    • Spécisme : hypothèse selon laquelle l’humanité discrimine certains organismes vivants en fonction de leur appartenance à une espèce.
    • Antispécisme : substitution de l’hypothétique critère de discrimination spéciste par un critère de discrimination sentientiste.
    • Sentientisme : théorie de philosophie juridique selon laquelle seuls les organismes sentients possèdent des intérêts (intérêt à vivre, par exemple).
    • Sentience : terme philosophique désignant la partie réduite de la conscience qu’est la capacité à éprouver une expérience subjective de la vie.
    • Conscience (modèle philosophique dépassé) : impression « d’avoir conscience d’avoir conscience ».
    • Conscience (modèle scientifique actuel) : système d’intégration de l’information.